les differentes ames

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les differentes ames

Message par Neph le Dim 13 Avr - 9:02

1. L’AME EGYPTIENNE.



Tous les peuples anciens ont cru aux fantômes et par conséquent à une survie de l’âme, mais ces âmes menaient une vie très diminuée, se traînant languissamment dans un monde chaotique et crépusculaire.

La civilisation égyptienne pendant trois mille ans va être la première à avancer une réflexion approfondie sur les différentes parties de l’être humain. L’ensemble paraît relativement complexe, mais cela semble du au passage d’une conception primitive à une forme plus évoluée.

L’être humain paraît constitué de cinq éléments : le corps, l’ombre, le double, le nom et la forme.

Djet (ou sab) le corps, après le départ du reste lors de la mort, devient Khat, le cadavre. Il peut aussi devenir une momie, si l’on opère sur lui tous les rites de l’embaumement, qui le rendent indestructible.
Shout, l’Ombre est indissociable du corps, en Egypte tout corps a son ombre, par contre le fantôme ne fait pas d’ombre et c’est à cela qu’on le reconnaît. Après la mort c’est Shout l’Ombre qui devient Mout le fantôme harceleur des vivants.
Ka, le Double, est l’élément original de l’Egypte, qui pense que chacun a son double. Ce devait être sans doute la première forme de l’âme dans l’Ancien Empire. De nos jours, on le considérerait comme le corps éthérique ou astral, le double fluidique.
Ren, le nom est une partie indispensable de l’individu. Son nom fait son être, sans nom il n’existe plus. L’effacement du nom était le grand châtiment des criminels, leur mort définitive qui les condamnait à l’anéantissement total de l’oubli.
Ba, la Forme est ce qui correspondrait le plus à notre notion d’âme, mais selon une réalité toute différente : il s’agit de la forme du corps. L’âme n’est rien d’autre que la forme du corps, qui garde une forme humaine après la mort. D’où l’importance des rituels d’embaumement et de momification. L’homme garde une " âme " tant que son corps garde sa forme humaine et ne se décompose pas. Par là se comprend enfin toute l’importance de la préservation et de la conservation des cadavres en Egypte. Le tombeau (pyramide ou mastaba) est une garantie de survie.

Ka + Ba, plus tous les rites du réveil de l’âme constituent Akh , le Bienheureux ; après toutes les cérémonies de l’ouverture de la bouche, du nez, des yeux … le décédé acquiert un corps glorieux. Alors différentes possibilités s’ouvrent à lui, grâce au Livre des Morts qui lui indique le chemin à suivre et lui donne les mots de passe. Il peut aller dans les Champs d’Ialou où il continuera à mener la même vie (de noble, de soldat ou de fellah). Il peut au contraire rejoindre les paradis stellaires (Orion, Sirius …). S’il a déjà été initié à Osiris, il devient Osiris ; mais ceci s’est surtout développé dans le Moyen Empire. Enfin Pharaon, grâce à sa momie qui garde la forme de son corps, entre dans la grande lumière qui brille pour les morts, représentée par le soleil de minuit, Ré : " Je suis le début et la fin, je suis l’Unique, celui qui se créa lui-même ". Et il conduit sa barque dans le monde souterrain de l’Amentat.

Avec le temps ce privilège fut aussi accordé à la famille royale, puis aux nobles et enfin à tous les riches qui ont pu avoir une momie et recevoir les rites. Par là ils pourront éviter la seconde mort qui est la mort de l’âme. Il existe pour cela une prière spéciale : " Que je ne meure pas une seconde fois dans l’Amentat. Que je ne sois pas victime de tous ces crimes que l’on commet dans la nuit. Que je ne sois pas conduit dans la chambre d’abattage. Que je puisse résister aux démons Buveurs de sang aux dents éclatantes et aux génies Mangeurs du Foie. Que je reste lumineux et rassasié " réellement, continuellement, éternellement ".

Ainsi l’Egypte a considéré qu’un principe individuel et responsable survivait après la mort, à condition que le cadavre garde sa forme humaine et reçoive les rites magiques de réveil dans l’au-delà. Grâce aux rites spéciaux des cultes initiatiques (Osiris, Phénix …), il était possible d’imiter Pharaon et de se donner une âme.



2. L’AME GRECQUE



En Grèce nous connaissons mieux qu’en Egypte l’évolution des conceptions de l’âme et nous pouvons en distinguer différentes étapes. Les Grecs ont cherché à être plus précis et plus détaillés que les Egyptiens, mais ils en prennent la suite.



LE MONDE ARCHAIQUE.

Pour les anciens Grecs, le monde corporel est le seul réel. L’âme est la respiration du corps, son souffle vital (anémos) qui se dissipe à la mort. Le mot âme vient en effet de ce mot grec, qui désigne d’abord le vent, puis le souffle. Mourir est toujours rendre son dernier souffle.

Les Mycéniens ont une conception assez proche des Egyptiens : l’âme ne quitte pas le tombeau et pourrit avec le corps. D’où ces masques d’or que portaient les cadavres des rois pour conserver encore la forme du corps dans leur tholos (monument funèbre circulaire).

Selon la religion et les croyances populaires, après la mort il ne reste que des Ombres qui mènent sous terre une vie végétative diminuée. Ces Ombres évanescentes deviendront plus tard les Manes et les Lares. Dans le Tartare elles répètent indéfiniment l’acte le plus important de leur vie : Ixion tourne sur sa roue, les Danaïdes remplissent sans fin leur tonneau percé, Sysiphe roule son rocher et Tantale le gourmand voit s’approcher et repartir les plats … Ce royaume de Hadès et de Perséphone est un bourbier " qui glace d’horreur les dieux eux-mêmes ".

Les plus heureux sont dans les Champs-Elysées où ils passent leur temps à regretter la vraie viee : celle sur la terre. Homère en témoigne dans l’Odyssée (chant XI). Ulysse a pu leur rendre visite et il rencontre le vaillant Achille, héros de la guerre de Troie devenu le Roi des morts. Mais lorsqu’il lui dit : " Tu jouis de la félicité en régnant sur le peuple des Ombres ", Achille lui répond : " Consolation vaine, j’aimerais mieux être l’esclave du plus pauvre des laboureurs, qui vit à la sueur de son front que de régner sur le peuple entier des morts ".

Lorsqu’on y est entré, c’est pour toujours ; on n’en sort jamais. Il existe une ou deux exceptions notables. - D’abord le raté d’Orphée qui n’a pas pu en sortir sa femme Eurydice. Poursuivie par Aristée, qui voulait la violer, elle est piquée par un serpent et meurt. Orphée au son de sa lyre charme tout et obtient de la ramener à condition de ne pas se retourner ; mais perdant confiance il se retourne pour vérifier si elle suit et la perd pour toujours. - Héraclès au contraire a réussi à ramener le héros Thésée. Pirithoos qui voulait enlever Perséphone, était descendu avec son ami Thésée. Hadès, outré, les avait fait manger et s’asseoir sur la chaise d’Oubli dont on ne peut pas se relever. Héraclès malgré sa force ne peut en arracher que Thésée qui y laisse la peau des fesses. Mais avant d’entrer dans le royaume des morts, Héraclès/Hercule s’est fait d’abord initier à Eleusis. Pourquoi donc ?



2. L’INVENTION DE L’AME CELESTE.

La religion grecque est difficile à comprendre, car c’est une religion à Mystère. Les cultes des dieux de la cité ont été assez rapidement l’objet des critiques des intellectuels (Sophistes, philosophes, poètes et dramaturges). Puis les chrétiens pour la détruire complètement ont nié qu’il ait existé une très grande ferveur religieuse et ont affecté de n’y voir qu’une mythologie ridicule. Mais derrière la religion de la Cité existaient les sociétés d’initiés aux différents Mystères : Orphiques, Pythagoriciens, de Dionysos, d’Eleusis, des Cabires, etc.

Malheureusement ces initiations aux Mystères sont restée secrètes et ne savons pas tout. Ceux d’Eleusis sont les mieux connus. Il y avait deux degrés : il fallait être initiés d’abord aux Petits Mystères pour être admis l’année suivante aux Grands. A partir de mythes agraires, sexuels et de Perséphone, ils étaient une machine à donner une âme. Comme le dit l’hymne à Démeter (mère de Perséphone, reine des morts) : " Heureux celui des Hommes vivants sur terre qui a vu ces Mystères. Celui qui n’a pas été initié et celui qui n’aura pas pris part aux rites n’auront pas, après la mort, les bonnes choses de l’au-delà dans les sombres séjours ".

Pour vaincre l’atavique conviction en une mort définitive, fin de tout, il semble que l’on utilisait durant plusieurs jours une dramaturgie du type d’un psychodrame. Certains disent que les postulants, accueillis avec des chants, des fleurs, des danses, portaient des ailes d’anges. Puis attirés à l’écart, on se jetait sur eux, leur arrachait les ailes et les jetaient dans un bourbier. Alors dans le noir, le jeûne et les pleurs, ils entraient dans un souterrain où ils passaient une ou plusieurs nuits à la lueur de torches au milieu des cris et des bruits terrifiants. Quand ils pouvaient en sortir, ils étaient lavés et conduits devant la statue d’or d’Apollon, puis à nouveau dans les chants et les danses, participaient à des spectacles symboliques explicatifs de la résurrection après la mort. Après avoir traversé la mort, les initiés ressortaient avec la profonde conviction de leur immortalité. Il n’en fallait pas moins pour leur donner la conviction qu’ils avaient une âme.

Il en était de même lors des initiations aux Mystères pythagoriciens. Tout était fait pour affirmer la Koinonia, la parenté divine : comme les astres, les initiés avaient une âme immuable et immortelle. Et ils n’arrêtaient pas d’en témoigner. Leur corps seul pourrissait dans la terre, leur âme retournait au ciel avec les étoiles.

Hipparque écrit : " Nos âmes sont une partie du ciel. Scintilla stellaris essentia. Une étincelle de la substance des astres ".
Au cimetière du Céramique d’Athènes le tombeau des 150 guerriers morts en – 432 à Potidée porte : " L’éther a reçu leur âme et la terre leur corps ", la tombe d’Amorgos, jeune homme mort à 20 ans " Je suis maintenant l’astre divin qui s’élève le soir, stella vespéris " et celle de jeunes filles " Mon âme, par la bienveillance des Immortels, habite parmi les étoiles et a pris place parmi le chœur sacré des Bienheureux " ou " Je n’irai pas dans le noir Tartare, Vénus a décidé que je connaîtrai pas le séjour des Ombres muettes. Elle m’a conduit dans les Temples lumineux du Ciel ".
Enfin la Table d’Or de la tombe orphique de Pétilia en Italie du sud :
" Mon âme ne doit pas descendre parmi les Ombres.
Le Ciel et les Etoiles m’ont engendré pour toujours.
La terre prend mon corps et cette pierre un simple nom.
Je suis le fils de la Terre et du Ciel étoilé,
Je suis de race céleste, sache le toi aussi Perséphone ! "

L’empereur Julien sur son lit de mort l’été 336 : " C’est une humiliation pour nous tous que vous pleuriez un prince dont l’âme va bientôt monter au Ciel et s’y confondre avec le feu des Etoiles ". Quelle conviction religieuse et aussi quelle joie et quel soulagement !



3. LA PURIFICATION DES AMES

La croyance en l’âme va pour les Grecs avec celle en la réincarnation. L’âme a besoin de plusieurs vies pour se réaliser. La purification dans les périodes entre les incarnation peut se faire par le retour successif dans les quatre éléments. Empédocle d’Agrigente se souvenait avoir été successivement un buisson, un poisson muet dans la mer, un oiseau, un garçon et une fille.

Mais la purification peut aussi être céleste et exiger le détour par toutes les planètes du système solaire. Les âmes tournent à travers le ciel des étoiles dans une divine théorie (théorie en grec signifie d’abord procession) et elles participent à la glorification de cette enivrante course dans le cortège des Dieux. Mais voilà que certaines se mettent à désirer et ressentent " le désir furieux de la génération " avec le mirage de la matière changeante et bigarrée. Alors elles perdent leurs ailes et elles tombent du cercle du ciel étoilé dans le monde de la corruption. L’attrait de l’amour sensuel développe un sentiment d’envieuse jalousie et de rébellion.

La chute des âmes se fait par un trou, la porte des Hommes, ou porte du Cancer, lors du tropique d’été, le 21 mars. Saisie de vertige, elle tombe sur la constellation du Lion où elle boit à la coupe de Bacchus, l’oubli et l’enivrement sensible. Possédée du désordre de la matière, elle chancelle et perd sa forme sphérique (qui est celle des Dieux), elle s’allonge en forme de cône, comme une comète. Alors elle va couler tout au long du Zodiaque d’orbe planétaire en orbe planétaire et à chacune elle se couvre d’un manteau correspondant : à Saturne elle emprunte l’intelligence discursive, à Jupiter la volonté militante, à Mars l’agressivité et l’humeur guerrière, au Soleil les sens et l’imagination, à Vénus le désir érotique, à Mercure le don de la parole. Enfin elle tombe sur la Lune où elle s’enduit de colle, le sédiment qui va lui permettre de coller à un corps de chair, l’embryon. Sa souillure la fait entrer dans le corps correspondant, il ne lui reste plus qu’à en subir l’esclavage tout au long d’une vie.

A sa mort commence la purification par les quatre éléments dans le purgatoire atmosphérique que nous décrit Empédocle : " L’Air puissant pousse l’âme à la Mer ; la mer la vomit sur la Terre aride ; la Terre la projette dans les rayons brillants du Soleil et celui-ci la rejette à nouveau dans les tourbillons de l’Air. L’un la reçut de l’autre et tous la rejettent. Je suis maintenant une de ces âmes, un banni, un démon errant loin des dieux, car je mettais ma confiance dans la haine insensée ". (f 115). Comme le précise Virgile certaines se lavent de leurs crimes dans des vastes marais, d’autres suspendues en l’air sont traversées par les vents, avant d’être purifiées par la brûlure du feu (Enéide, l.VI).

Lorsque les temps sont venus, l’âme purifiée doit attendre qu’apparaisse la Porte des Dieux pour revenir dans l’éther divin. Seul le Capricorne permet le passage au tropique d’hiver. Alors en sens inverse, elle va aller vers la lune pour y laisser toute la couche de colle dont elle est enduite, puis le verbe et le langage sur Mercure, la fameuse pulsion sexuelle sur Vénus, les organes de sens et la sensualité au Soleil, sa violence combattante à Mars, sa volonté et ses désirs sur Jupiter et son intelligence rationnelle sur Saturne. A nouveau libérée



4. PSYCHE ET EROS

Une troisième purification de l’âme nous est enseignée par l’histoire de Psyché. L’âme pour les Grecs était une princesse de toute beauté, nommée Psyché (Psuké). Si belle que personne n’osait l’épouser et que l’oracle d’Apollon consulté décréta que la plus belle des femmes ne pourrait être épousée que par un monstre cruel. Parée pour son hymen funèbre et abandonnée sur un pic, elle se réveilla dans un palais magnifique, servie des présences invisibles avec un époux qui ne venait que la nuit. Voulant savoir qui l’avait mis enceinte, elle découvrit une nuit à la lumière de sa lampe, un adolescent d’une beauté surnaturelle, le dieu Eros. (monstre cruel ne voulait pas dire horrible). Se retrouvant seule sur terre, elle est soumise à des épreuves par Aphrodite, sa belle-mère épouvantée par sa beauté. Elle trie sept sacs de graines, ramène la laine de la Toison d’or, l’eau de cristal de la montagne, le flacon d’eau des Jouvence des Enfers. Mais ayant ouvert la boite interdite, elle perd son âme et tombe inanimée. Eros est alors obligé de la réanimer avec une de ses flèches et de lui faire conférer l’immortalité par son grand-père Zeus.

La morale de l’histoire est que l’âme humaine doit devenir divine et qu’elle ne le peut qu’après des épreuves multiples et difficiles, grâce à l’Amour. La beauté de l’âme est ce qui mène à l’amour et l’âme ne peut survivre que grâce à l’amour.



5. LES AMES MULTIPLES

Une fois inventée et enseignée, l’âme s’est diffusée. Elle s’est même multipliée : à la période classique tous les Grecs étaient persuadés avoir une âme et même plusieurs. La science des âmes, la psychologie, a vu le jour en Grèce. Et la connaissance des âmes est même si précise, fine et détaillée, que 2.000 ans après, nous n’avons pas grand chose à y ajouter, sauf peut-être l’imprécision de notre vocabulaire, ce qui fait que si l’on veut s’entendre le plus simple est encore d’employer les termes grecs.

En rassemblant les analyses des sages, philosophes et psychologues, on peut tracer ainsi le tableau de ces âmes multiples. L’être humain est constitué de :


Soma le corps, ou Deha (ce qui doit être sauvé) est pour les Grecs une réalité saine et positive, sans honte ni vice. Ce qui le montre est leur usage du vêtement, une simple toge qui protège du froid et qui ne cache rien, lorsqu’on n’en a plus besoin on la laisse tomber par terre et l’on court tout nu ou l’on fait de la gymnastique (gumnos, ce qui se fait nu). Aussi lorsque les chrétiens ont voulu parler de ce qu’ils opposaient à l’âme, ils ont été obligés d’inventer un nouveau mot pour cet objet de mépris, de tentation et de péché, la chair. Ils ont pris le mot Sarx qui désignait la viande de boucherie (d’où sarcastique, sarcophage, cercueil, sarcasme), devenu en latin carnis (d’où charogne, charnier, carnage, s’acharner, carnivore, décharné, la carne). Par là les péchés de la chair vont empoisonné toute la civilisation des Blancs.
Psuké est " l’acte premier d’un corps organisé qui possède la vie en puissance ", un acte permanent (Exis) pour Aristote dans son traité sur l’âme (Péri Psuké). Cette âme est encore la forme du corps des Egyptiens et des Mycéniens. Cette psyché se divise en une multitude d’âmes, dont les trois principales se superposent en l’homme.
Treptikon, l’âme végétative ou nutritive, celle des plantes
Aisthétikon, l’âme sensitive ou animale
Dianoétikon, l’âme pensante ou seule âme proprement humaine
Auxétikon, de croissance
Orétikon, désirante
Kinétikon, mouvante

Nous’ l’esprit, le mental ou l’intellect, est la faculté de penser. Mais il existe deux façons de penser : dianoia la pensée discursive, celle à laquelle nous sommes habitués et noésis, la vision directe ou saisie intuitive, dont on ne parle que bien rarement.

Le Nous’ se divise en deux : l’esprit passif (Nous’ pathétikos) qui correspond à la plupart des opérations de l’esprit et l’esprit actif ou agent (Nous’ poiétikos) qui est l’Agent créateur en nous. Cet Agent est impassible (apathès), sans mélange (amigués) et immortel (athanaton). Voilà donc ce que les chrétiens appelleraient l’âme, mais cet Agent Créateur est identique chez tous et donc ce qui est immortel est impersonnel, selon la vision d’Anaxagore de Clazomènes (ou transpersonnel, dirions-nous actuellement)

Anémos, signifie d’abord le vent, puis le souffle et la respiration du corps, c’est lui qui a donné anima en latin d’où âme animante.

Logos, le Logos universel est l’esprit créateur ou l’Intelligence mondiale qui donne une forme à chacun des objets du monde formés à partir de la matière primordiale. De lui émane un logos individuel que chacun peut activer.

Cette fonction organisatrice mondiale sera attribuée par Saint Jean et les chrétiens tantôt au Christ tantôt au Paraclet ou Esprit-Saint. Malheureusement va s’installer une double erreur de traduction. Logos en grec a trois sens : calcul mathématique, raison rationnelle et parole ou langage. Le mot latin équivalent est " ratio ", qui n’a que les deux premier sens (raison et calcul). Les chrétiens ont donc préféré traduire logos par verbum qui signifie parole. Et en français, verbum a été littéralement traduit par " verbe ", parole ou copule de la phrase. Et le verbe est bien loin du Logos.
Pneuma, le spirituel, correspond spécialement pour les chrétiens à ce que les Grecs attribuaient au Nous’ et au Logos. C’est la partie de l’âme en contact avec le divin ou le divin en nous. C’est sur lui que travailleront tous les mystiques. D’autres le considèrent comme le véhicule de l’âme ou le corps de lumière. Il peut aussi correspondre à l’Idée platonicienne (Eidos) qui a un statut quasi-divin dans le ciel des Idées et auquel l’homme cherche à participer en copiant et ayant aussi ses petites idées humaines, mais parfois il rate et il n’a que des images (eidolon).
Arké est à la fois le fondement, le début, le modèle, l’origine, le principe, le type. On peut le voir aussi comme l’Achétype primordial. Saint Jean commence son Evangile par ces simples ( ?) mots intraductibles En Arké en o Logos. L’Arké va jouer un très grand rôle chez tous les mystiques qui veulent aller au fond des choses et au fond d’eux-mêmes. C’est le Grund de Maître Eckhart, le Fond du fond et la Lumière de lumière.



Ainsi donc pour les Grecs, l’âme c’est ce qui anime, ce qui donne la vie, le mouvement, la sensibilité et la pensée, elle unit tout et intègre.



3. L’AME SELON LE CHRISTIANISME

Les évangiles ne disant rien sur l’âme, les premiers chrétiens avec Jean et Paul ont tout pris aux Grecs et aux Hébreux. Ceux-ci distinguaient aussi trois âmes : néphesch, l’âme instinctive, la vitalité, rouah l’âme sensible qui reçoit une parcelle du souffle divin et néshana, l’esprit intelligent qui survit et remonte à Dieu. A quoi il faut ajouter bassar l’ensemble de l’âme et du corps ; quand on parle donc de la résurrection de bassar, il s’agit de l’individu et non de son seul corps, comme disant " un village de 300 âmes " on entend avec les 300 corps aussi. Mais les chrétiens se sont enferrés dans la " résurrection de la chair " qui les empêche d’admettre la réincarnation.

Par contre les Conciles se sont opposés aux enseignements platoniciens, puis gnostiques, puis d’Origène et quelques autres selon lesquels toutes les âmes ont été créées à la création du monde, puis par la suite certaines descendent les unes après les autres dans un embryon peu après la conception.

La question de l’âme a été réglée par le dogme. Les âmes ne préexistent pas au corps ; chacune est créée spécialement par Dieu lors de la formation de l’embryon. Ces âmes sont éternelles. Mais en fait d’une demi-éternité, puisqu’elles ont commencé un jour. Mais comme c’était un dogme personne n’a trouvé cela incompréhensible et impensable. Bien entendu les théologiens se sont beaucoup disputés et la majorité semble admettre que Dieu pourra ît anéantir une âme humaine, mais ne le fera jamais car sa justice s’y oppose. Simplement après la mort et le jugement des âmes, certaines vont au ciel pour une éternité (aïonios) de jouissance et les autres à l’Enfer " dans la Géhenne de feu " pour une éternité de souffrance. Et ce jugement est parfait, définitif et irréversible.



Cette éternité des souffrances infernales a été tellement prêchée pendant le Moyen-Age et l’âge classique que les scientifiques ont préféré penser comme les matérialistes (Démocrite, Epicure, Lucrèce, Gassendi, Marx …) que l’homme n’avait pas d’âme. C’est le divorce entre la science et la foi qui va s’intensifier au fil des 18ème, 19ème et 20ème siècles.

Le comble du ridicule va être dans l’abandon de l’âme par la psychologie qui se dit scientifique et qui devient une psychologie sans âme. Fondée en Allemagne par Weber-Fechner en 1860 puis Wundt en 1880 comme psychophysiologie, elle devient la réflexologie russe avec les chiens conditionnés par Pavlov, puis les rats de Skinner et des behavioristes américains. Elle se continue avec la psychologie des tests de Binet, de l’enfant par Piaget, de l’inconscient avec la psychanalyse de Freud, des sondages par Gallup. Son seul changement va être de passer de réflexes et de l’apprentissage au cognitif, avec l’apparition des neurosciences. Actuellement le modèle de l’âme semble être l’ordinateur. Le livre de Changeux sur L’homme neuronal n’est que la forme moderne du livre de La Mettrie sur L’homme-machine. Pour eux, il vaut toujours mieux croire qu’il n’y a plus rien après la mort que de risquer de finir dans l’Enfer des chrétiens.

Par conséquent on en est venu à ne plus parler d’âme en psychologie. L’âme est une affirmation de la religion ou un problème métaphysique pour les philosophes. La psychologie se veut une science et parle de psychisme, psychique, psyché, psychologique, pensée, conscience, ou même de personnalité, caractère, tempérament, moi, etc. Tous ces termes ont été inventés pour ne plus avoir à dire si oui ou non l’esprit de l’homme subsiste après sa mort.

- Le psychisme est l’ensemble de ce qui n’est pas corporel dans l’homme, les pensées correspondant à l’activité du cerveau (ou produites par lui selon la croyance matérialiste).

- le psychique s’oppose au physiologique, mais comme ce terme a été aussi employé par des spirites ou des occultistes, on préfère dire " psychologique "

- la psyché est le terme employé par les psychanalyste pour désigner l’ensemble du psychisme, majoritairement inconscient.

- On y distingue les processus intellectuels, mentaux ou cognitifs (idées, pensées, réflexions, concepts, abstractions, souvenirs, imaginations) de ceux affectifs (émotion, sentiment, passion, motivation), de ceux volontaires (désirs, projets, volontés) et actifs (réflexes, sensations, habitude …)

- la conscience est le niveau de représentation de soi qui permet de se rendre compte ou savoir ce que l’on fait en sortant de l’inconscient par l’attention, la vigilance et l’éveil.

- la personnalité est aussi ce que la psychologie étudie dans la personne qui, elle, est un terme juridique (individu protégé par le droit et ayant pour les philosophes une dignité due à la présence d’une âme).

- les types de comportement réguliers dans la personnalité constitue son caractère ou son tempérament si c’est lié au corps.

- le moi est la croyance que je suis séparé des autres, autonome, conscient et libre. Les individus se voient comme des œufs et non comme des vagues dans l’océan.


4. L’AME ROMANTIQUE

Dans cet enfer matérialiste moderne, l’âme est-elle morte ? Non, comme un fleuve souterrain elle chemine invisible dans des chuchotements. Qui parle donc encore de l’âme ? Les mystiques et les poètes.



LES MYSTIQUES. Les mystiques ne cessent pas de nous parler de leur âme, ou de Dieu, ce qui est la même chose, puisqu’au fond de leur âme c’est Dieu qu’ils ont trouvé. Et ils n’arrêtent d’annoncer la bonne nouvelle. Mais personne ne les écoute et ne les croit, sauf quelques religieux en poste d’autorité et de pouvoir qui les persécutent avec zèle pour cela.

Saint-Augustin parlait déjà de la part secrète qui réside au fond de nous " intérior intimo méo "
Et Sainte Thérèse d’Avila du château de l’âme et de la fine pointe de l’âme. Que voulait-elle donc dire par là ?

Toutes les Béguines publient leurs découvertes au cours du douzième siècle.

- Hadewijch d’Anvers enseigne dès 1150 : " Comprenez la nature profonde de votre âme et le sens même de ce mot. L’âme est un être qu’atteint le regard de Dieu et pour qui Dieu en retour est visible L’âme est un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à lui-même , trouvant en elle à tout instant sa plénitude, tandis que pareillement elle se suffit en Lui. Dieu pour l’âme est la voie de la liberté, vers ce fond de l’Etre divin, que rien ne peut toucher, sinon le fond de l’âme ".

Marguerite Porette écrit " Le miroir des Ames simples et anéanties en Dieu " et pour cela elle sera brûlée vivante avec son livre le premier juin 1310.

L’école Rhénane de la théologie négative ne pourra que reprendre leur conception de l’âme :

Maître Eckhart n’a jamais cessé de scruter cette nature exacte de l’âme : " Sors, si tu veux que Dieu entre. L’âme doit s’oublier et se perdre elle-même. Plus l’âme est dans la nudité et la vacuité, mieux elle est saisie par Dieu. Il faut pénétrer au plus intime de son âme, dans ce fond qui est à l’abri de tous les accidents. Au fond de l’âme, le Fond de Dieu et le fond de l’âme sont un seul et même fond. L’âme et Dieu sont identiques en leur fond. Si l’homme arrive à y pénétrer, en un seul instant il est uni à Dieu."
Tauler, son disciple commente " Il faut se vider de soi-même et ramener tout à ce point qui est la source de l’âme. Si quelqu’un pouvait descendre au fond de l’âme, il trouverait Dieu en toute vérité "
" Dieu est en moi le feu de mon âme " avoue en 1650 Angélus Silésius, le Pèlerin chérubinique.



Et il va en être de même avec les mystiques musulmans. Les Soufis sont les héritiers direct des Grecs et ils parlent donc des trois âmes :

- nash l’âme vitale et instinctive, est d’abord l’égo, la maladie du moi hypertrophié,

- rouah l’esprit, ou moi, est le Nous’ intellectuel et correspond à ce qu’étudie notre psychologie

- akl est l’âme spirituelle, qui est en contact avec le divin.

Il ne faut pas se tromper, car il y a lieu de faire un échange : il faut se vider de ce qui est personnel, pour laisser entrer le divin à la place. Al Hallaj nous avertit en l’an 900 : " Ton moi, si tu ne l’asservis pas, il t’asservira " et Ghazali en 1111 : " Chacun ne reçoit pour sa part d’amour, que celle que souhaite son âme ". Que faut-il donc faire ?

- " Qu’ai-je fait de mon âme et de mon cœur ?
Je les ai jetés dans le feu de Ton amour " proclame le turc Yunus Emre.

- Alors on peut proclamer avec Al Hallaj : " Le soleil de Ta Présence s’est levé sur l’horizon de mon âme et il n’y aura plus de coucher de soleil ", avec Sohravardi : " L’âme apaisée retourne vers son Seigneur, agréée et agréante ", ou avec Kabir : " L’âme est absorbée dans l’Unique et il n’y a plus de dualité "



Mais le courant des mystiques de l’âme chemine pendant des siècles dans le secret et n’émergera qu’avec les Romantiques. Ce sont eux qui oseront chanter sur la place publique le retour de l’âme.



LES ROMANTIQUES.

L’âme des romantiques est essentiellement celle des Grecs, des Gnostiques et des Mystères d’Eleusis : " l’âme est un ange déchu, tombé du ciel ". C’est par là qu’ils essaient d’échapper à la promesse d’Enfer des chrétiens.

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) va être le premier à introduire une nouvelle manière de vivre. Il est d’abord celui qui apprend aux mères qu’elles ont une âme et qu’elles ont le droit d’aimer leurs enfants. L’éducation, l’amour des enfants, l’amour maternel, l’allaitement au sein deviennent à la mode. En plus des joies de la famille, il révèle l’amour de la nature et cela dans le plus profond de son âme. Il est le père de l’écologie moderne, le chantre de la vie naturelle.

Lorsqu’il veut raconter sa vie, il veut parler de " ma vie réelle, celle de mon âme, l’histoire de mes sentiments les plus secrets ". Il a compris l’essentiel de la vie intérieure : " La paix de l’âme se conquiert par le refus de tout ce qui peut la troubler ". Il sait qu’en méditant dans la nature on retrouve ses ressources profondes, on se reconnecte à l’Etre Universel : " Il faut contempler son âme et l’on a le sentiment de son existence, liée à l’être de tout l’univers ". Oui, cela est nouveau : il faut contempler son âme (ce qui n’est pas ressasser ses problèmes psychologiques).

Madame de Stael (1766-1817) : " Aimer en apprend plus sur son âme, que la métaphysique la plus subtile ". Cela nous paraît une évidence, mais il fallait oser le dire à l’époque. L’âme est liée à l’amour : s’occuper de son âme, c’est s’ouvrir à l’amour. Mais quel amour ?
Musset (1804-1880) précise bien " Aimer, c’est se donner corps et âme "
Alfred de Vigny (1797-1863) " L’âme est un ange déchu tombé du ciel ". Cela paraît insignifiant, mais quelle audace de revenir à la conception gnostique de la pré-existence des âmes aux corps et de la chute des anges dans des corps de matière.
Alphonse de Lamartine (1790-1869) ajoute en écho

" Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,
L’homme est un dieu tombé, qui se souvient des cieux "
" Mon âme est à l’étroit dans sa vaste prison
il me faut un séjour qui n’ait pas d’horizon "

Victor Hugo (1802-1885) a beaucoup de choses importantes à dire sur l’âme

" Le corps n’est qu’une apparence,
La réalité, c’est l’âme "

à partir de là, il se rend compte de sa mission :

" Mon âme aux mille voix
Que le dieu que j’adore
mit au centre de tout
comme un écho sonore "

et s’interroge sur les rapports entre l’âme, l’amour et la mort

" Les âmes vont s’aimer au-dessus de la mort
Ton âme immortelle va se ressouvenir de notre amour "

par la suite les liens entre la nature et l’âme vont s’approfondir

" Objets inanimés avez-vous donc une âme
qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? " Lamartine

" Il est d’étranges soirs où les fleurs ont une âme " A. Samain

" Mon âme est une infante en robe de parade
Votre âme est un paysage choisi " Verlaine

" Mon âme a son secret, ma vie a son mystère " Arvers



Pour exprimer l’indicible de son âme, au-delà de la poésie, il ne reste que la musique et la peinture. Les artiste romantiques de Beethoven à Schubert vont chercher à faire entendre les moindres secrets de leur âme. Chopin, Litz ne cessent pas de faire chanter leur âme, en nous enchantant de son harmonie. Les peintres romantiques, de Friedrich à Turner vont chercher à représenter le lien qui unit l’âme individuelle à l’âme de la nature. Les Symbolistes sont sur cette harmonie universelle entre l’âme et le rêve avec Puvis de Chavannes, Odilon Redon ou Debussy…

Fort de cet élan, l’âme moderne va pouvoir s’inventer. Bergson et Jung accompliront le plus gros du travail.

5. L’AME CHEZ BERGSON

Avec Bergson (1859-1941) l’âme retourne chez les philosophes. Alors qu’elle était au centre de la pensée grecque des pré-platoniciens jusqu’aux Alexandrins, elle avait été délaissée par les autres philosophes au profit de l’intellect.

Seul Spinoza savait déjà que notre âme est une partie de l’intelligence infinie de Dieu.

Joubert avait écrit aussi :

" L’âme ne peut se mouvoir, s’éveiller, ouvrir les yeux, sans sentir Dieu.
On sent Dieu avec son âme, comme on sent l’air avec le corps "

Mais Bergson va être le premier à nous introduire à l’âme moderne.

L’âme, c’est le vivant, opposé au mécanique, à l’artificiel, aux automates de Descartes. A l’opposé de Rousseau Descartes avait remplacé l’âme par la pensée (le cogito). Pour Bergson la tâche de la philosophie est de hausser l’âme au dessus de l’idée, au dessus du rationalisme. Elle permet de saisir les choses directement de l’intérieur par une coïncidence absolue et totale. On ne peut parler de l’âme qu’en terme de dynamisme, de force, d’évolution, de changement. Tout ce que nous éprouvons se conserve en nous, mais la mémoire n’en garde qu’un souvenir intellectuel. L’âme permet de faire revivre l’intégralité de l’expérience emmagasinée.

Pour saisir l’âme il faut laisser de coté la mesure, la quantité, le discontinu, s’éloigner des atomes séparés, des objets figés, du temps découpé en secondes pour entrer en union avec la continuité qualitative. Le lieu de l’âme est la durée. Sentir l’âme, c’est comme saisir une mélodie. Elle fait la continuité d’une symphonie et réapparaît dans un autre instrument, puis transposée et enfin légèrement modifiée ou inversée. L’âme est le temps réel de nos sentiments et de nos espoirs. Elle coïncide avec notre moi profond, il n’est pas fait, il se fait. Par la liberté, il est création ; la liberté c’est retrouver son moi profond et avoir une âme permet d’être vrai.

Par les machines et la technique l’homme a acquis un supplément de pouvoir, mais il risque de n’en qu’un mauvais usage, sans âme. Le corps social des hommes a grandi démesurément. Le corps a grossi, mais l’âme est restée trop petite et trop faible. L’humanité actuelle attend un supplément d’âme. Et inlassablement Bergson va s’atteler à cette tâche de donner un supplément d’âme à l’humanité.

L’âme est indécomposable car simple, incorruptible car individuelle, immortelle en vertu de son essence. Mais dans la société et dans l’histoire il faut bien distinguer les âmes closes et les âmes ouvertes. L’âme close est enfermée dans le passé et la répétition du même, elle regarde toujours derrière elle. L’âme ouverte va dans le sens de la durée et de la liberté, elle aime naturellement un idéal et cherche un modèle. C’est la place du héros qui est à la pointe de l’humanité. Ce rôle a pu être joué par les arhats bouddhistes, les prophètes juifs, les sages grecs ou les saints chrétiens... Ils n’imposent rien, mais ils attirent à eux et deviennent des exemples. Ils plaisent à l’âme qui s’y reconnaît et les suit. Ils agissent pas attraction et non plus par obligation. L’âme qui s’ouvre est pure contemplation.

L’âme est donc un ensemble d’expériences fondamentale. Sa saisie fait partie des données immédiates de la conscience. Dans le bas, elle est indépendante du corps et dans le haut elle est une intuition mystique par participation à l’essence divine.



L’action de Bergson est certes décisive et irremplaçable, il décrit une autre âme, l’âme moderne. Pour y voir plus clair il faut attendre les précisions de Jung, cet autre précurseur.

6. L’AME CHEZ JUNG

Carl-Gustav Jung (1875-1961) ne va rien ménager, ni Freud, ni les psychologues universitaires qui se disent scientifiques. Dès 1943 il fait paraître L’Homme à la découverte de son âme : " Il serait temps que la psychologie universitaire ouvre les yeux à la réalité de l’âme humaine réelle ". Il faut instaurer une psychologie avec âme. " L’impopularité d’une pareille entreprise ne doit pas nous effrayer ". Tout serait pourtant tellement plus facile s’il était possible de nier simplement la psyché. " L’âme et le corps ne sont pas séparés : ils sont une seule et même vie " écrit-il dans L’âme et la vie.

Et il commence à nous dire ce qu’est l’âme dont il parle (die Seele, the Soul). L’âme est d’essence féminine : l’anima, ce qui anime est " une image omniprésente et sans âge, qui correspond dans l’homme à sa plus profonde réalité ". Elle est reliée à la plus ancienne image de Dieu, qui est une Déesse, celle des Vénus préhistoriques, avec la force de la génération qui est la puissance de la tribu.

Elle est aussi d’essence divine, comme le montre l’histoire de Psyché, qui a été rendue divine par l’amour et immortelle par la beauté. Rien n’est plus beau que l’âme. La beauté est l’âme du monde manifestée, si nous ne donnons pas sa place à la beauté, nous ne pourrons jamais récupérer notre âme perdue. (Rien n’est plus vrai et l’on ne devrait pas cesser de le reconnaître, de le répéter et de réaliser).

Enfin elle est d’essence naturelle. L’âme est l’anima, alors que le Nous’ (l’intellect) est l’animus. Son intelligence lui donne un pouvoir exclusif et nous prépare un monde sans cœur et sans âme, un monde d’ordinateur et de robots, artificiel et mécanique. " Le conflit entre la Nature et l’Esprit n’est que la traduction de l’essence paradoxale de l’âme ". L’Homme a perdu son âme et par conséquence il a aussi perdu la Nature. C’est une conséquence directe et immanquable. Il a emprisonné toute nature, il lui a déclaré la guerre, installé ses voies de communication (routes, voies ferrées, aéroports), ses villes, ses téléphériques … bétonné partout. Ce qu’il fait avec l’espace sidéral, les milieux naturels, les océans, les forêts, les végétaux, les espèces animales vient de ce qu’il refuse la nature humaine. Il le fait avec les femmes, les enfants, les animaux, les sauvages, les esclaves et la Vie en général. Refusant son âme, il ne peut que refuser la nature. Le désenchantement est la déspiritualisation de la nature et du corps.

Mais le problème est que l’âme est masquée par la persona. Elle construit un bouclier pour se protéger, puis elle se cache derrière. La persona est le masque protecteur, l’apparence sociale qu’aime se donner l’âme, mais sa bonne présentation est aussi sa trahison. Il faut aller la chercher sous la croûte de cette écorce. Pire par derrière, la personne traîne son Ombre. L’Ombre chez Jung est la partie non-éclairée, la zone noire ; mais c’est aussi l’inconscient individuel et collectif, le coté noir et ténébreux. On ne peut jamais accéder à son âme, avant de l’avoir affronté et de l’avoir intégré. Traverser son Ombre ne suffit pas, il faut la résorber en Lumière. Alors on peut se heurter au pire obstacle le Moi, c’est un tyran qui se croit seul en moi. La maladie du Moi se nomme l’Ego, source de l’égoïsme, de l’orgueil et de la colère. Le petit moi doit découvrir le Soi et s’effacer devant lui. Reste l’erreur de Narcisse, l’âme peut être éblouie par sa propre beauté et rester captivée par sa propre image. Alors dans son auto-contemplation elle se noie et meurt.

La montée vers les zones supérieures exige des connaissances de la " psychologie des hauteurs " que Jung appelle de tous ses vœux. A son époque n’existait encore que la notion de sublimation, mais il en pressentait d’autres sous le nom de " métamorphoses " : " De même nous n’avons que quelques aperçus sur la vie spirituelle de l’âme. Nous savons aujourd’hui il est vrai qu’il existe dans l’âme des opérations de métamorphose conditionnées spirituellement et qui sont entre autres à la base des initiations bien connues dans la psychologie des primitifs ou des états engendrés par le Yoga ". L’âme est naturaliter religiosa. " j’ai été accusé de ‘déification de l’âme’, ce n’est pas moi, c’est Dieu qui l’a déifiée ". Affirmer que Dieu peut se révéler partout sauf précisément dans l’âme humaine serait un blasphème.

La leçon de Psyché c’est que l’âme est beauté. Si la psychologie ne redevient pas la science de l’âme et n’est pas fondée sur la beauté, nous construisons notre propre destruction. Si nous ne redonnons pas sa place à la beauté, notre âme ne pourra jamais se réaliser dans son essence. Pour récupérer notre âme perdue, nous devons sauver la Nature. La beauté est l’âme du monde manifestée.



Jung explique donc bien le nouveau sens de l’âme pour les modernes, qui était déjà présenté par les Romantiques. L’âme n’est plus la partie de l’esprit qui survit après la mort. Elle est ce qui s’oppose totalement à l’esprit, comme l’anima à l’animus. L’âme moderne est la sensibilité, la féminité, l’amour, l’élévation spirituelle. A l’opposé du monde masculin mécanique sécrété par le froid esprit logique, elle est la poésie, la musique, l’art, la passion et la compassion, l’amour de la Vie, de la Nature et de Dieu. Elle est ce souffle et cet espoir qui habitent l’homme et qui le transportent vers un dépassement de lui-même et le dévouement aux Valeurs.

De plus par sa distinction dans l’âme entre le moi et le Soi, Jung prépare l’Occident à la compréhension de l’âme orientale.

7. L’AME ORIENTALE

L’Orient présente une révolution complète de la notion d’âme, car elle est incluse dans la réincarnation. Et nous devons soudain réaliser que jusqu’à maintenant nous sommes toujours parti du présupposé que nous n’avions qu’une seule vie. Et si ce présupposé était un préjugé ?



1. LE PROCESSUS DE MANIFESTATION

" De même que du feu jaillissent par milliers des étincelles qui retombent en lui,
de même de l’Impérissable émanent des êtres divers qui retournent en lui "

Manduka Upanishad

La vision de l’Orient est unitive et règle le problème occidental de l’opposition de l’âme et du corps, car pour elle il n’y que des voiles ou " corps " (kosha, enveloppe, collant) plus ou moins denses. Plus particulièrement pour l’Inde (avec des variantes mineures du Yoga, des Tantras et du Védanta) l’Absolu (Parasamvid) se manifeste par un double processus de voilage, cosmique et individuel. La danse des sept voiles symbolise parfaitement le travail de l’illusion cosmique (Maya) qui se couvre de voiles de plus en plus denses, jusqu’à ce que l’action divine nous apparaisse sous forme d’un monde matériel inerte et mort, au lieu d’apercevoir les champs vibratoires. L’énergie créatrice subit un processus d’obscurcissement et d’épaississement. Du feu de la béatitude divine émerge une étincelle de joie parfaite (ananda) qui est notre noyau causal. Il se recouvre d’un voile de lumière ou d’intuition (vijnana), puis vient le corps mental (mano), qui donne le corps d’énergie (prana) correspondant au corps éthérique et astral, et enfin le corps physique épais, dit de nourriture (anna). Ainsi notre âme, notre esprit et notre corps se retrouvent comme premier, troisième et cinquième voile. Il n’y a plus d’opposition occidentale âme/corps, chacun est la manifestation du précédent. La découverte des mystiques occidentaux était donc connue aux Indes depuis des millénaires.

L’âme c’est le Soi recouvert par la carapace de l’Ego.



2. L’ENTITE QUI SE REINCARNE.

On ne peut plus donc parler d’une âme, mais d’un ensemble de cinq voiles, que nous pourrions nommer une entité ou une entélékie (une monade pour Leibniz). Le Védanta parle de l’âme-fil (Sutrâtman), le fil des colliers des vies avec la formule " Le fil d’or voit toutes ses perles ". Il y a dans l’autre dimension une entité qui m’envoie en mission pour une vie, comme on donne à un acteur les rôles successifs d’Hamlet, du Cid, d’Harpagon et de Cyrano … Qu’est-ce qui se transmet de vie en vie ? " Le vent garde son parfum des fleurs qu’il a survolé " dit la Baghavad Gita. La permanence d’un principe individuant passe à travers une succession de corps. Ce qui se réincarne, ce n’est pas une âme mais du karma accumulé, le produit des bonnes actions de la vie précédente. De même que l’eau est toujours de l’eau dans la glace ou la vapeur d’eau, un même être devient chenille, chrysalide puis papillon.

Certains ont parlé de cette entité comme d’un Dieu qui me rêve, d’un Yogi qui me médite, d’un Ange gardien, etc. Robert Monroe dans ses voyages dans l’au-delà dit avoir rencontré la Lumière/Amour des Expériences de Mort imminente. Au début il l’a pris pour Dieu, puis il a appris que c’était un Ange et à la fin il a découvert que c’était lui-même, ou son Soi tel qu’il serait à la fin de ses vies lorsqu’il aurait réussi toutes ses épreuves.

L’Atman apparaît bien comme l’omniscience du Soi qui entasse toutes les expériences des vies passées. C’est lui mon vrai moi, mon âme immortelle qui me pense, me médite, me rêve, me produit et m’envoie en mission pour cette vie terrestre.



3. CE QUI SE REINCARNE SELON LE BOUDDHISME

L’enseignement du Bouddhisme est pratiquement le même car fondée sur la renaissance, si l’on précise quelques mots pour éviter les incompréhensions.

L’âme est formée de cinq éléments (skandhas) : rupa la forme du corps par densification des idées, védana les sentiments, les désirs et les sensations, samjna la pensée et les idées, samskara les forces formatrices, la volonté et les souvenirs, vijnana la conscience. Elle est empoisonnée par les trois poisons (ignorance avidhya, convoitise raga et haine dvesha). Elle ne doit pas s’identifier à ses perturbations (désirs, peurs, opinions, colères …). Les passions une fois calmées par la pratique de Chiné/Samatha, elle atteint la vision pénétrante (Vipassana) et découvre en elle la nature-de-Bouddha (Mahamudra, Shunyata, Ogsal). Elle échappe alors à l’illusion de l’égo (atman) et au samsara pour entrer dans le Nibbana, car il existe " un non-né, non-devenu, non-conditionné, non-composé ".

La négation de l’atman est négation de l’égo et non de ce qui se réincarne : " Si je dis qu’il y a un moi, on l’imaginera comme éternel, et si je dis qu’il n’y a pas de moi, on imaginera qu’à la mort on périt complétement ". Ce qui se réincarne chez le débutant c’est un réservoir karmique, des souvenirs, des goûts, des cicatrices … et chez un grand Lama, c’est un courant de sagesse et de compassion. Chez le Tulkou qui a choisi sa nouvelle famille pour renaître, il y a la conscience de renaissance (patisandhi vijnana). Comme l’explique fort bien Suzuki, shunyata ce n’est pas le néant mais le plein : " La négation de l’Atman maintenue par les premiers bouddhistes, concerne l’Atman considéré comme l’égo relatif et non comme l’égo absolu, c’est-à-dire l’égo après l’expérience d’illumination … L’illumination consiste à voir l’égo absolu réfléchi dans l’égo relatif et agissant à travers lui ".

Que s’est-il passé ? Une partie de l’alaya-vijnana s’est séparée et a cru illusoirement être autre que sa nature-de-Bouddha, comme l’écrit Humphreys " C’est pour ainsi dire l’état impersonnel de conscience-éveil d’où l’individu tire sa conscience personnelle, qui, une fois entièrement amenée à la conscience, unira le Soi nouveau-né au Tout-Soi ".



CONCLUSION



Au terme de cette longue épopée de l’humanité, nous avons enfin rencontré l’âme et nous avons aperçu ses principales facettes. L’âme antique était encore balbutiante, mais déjà avec des intuitions éternelles. Elle était la clé de la caverne d’Ali Baba, ce conte initiatique. La formule magique qui permet d’ouvrir la caverne aux trésors infinis est " Sésame, ouvre-toi ! ". La graine de Sésame est la plus petite graine de l’oasis, comme le mil en Afrique et la graine de sénevé des Evangiles. Elle est l’âme négligée, oubliée, racornie, ratatinée. La fine pointe de l’âme dont parlait Thérèse d’Avila, est le contact avec l’Absolu. C’est le secret du Roi, l’Absolu réside caché en nous dans la fine pointe de l’âme. A nous de la faire s’ouvrir et germer comme la plus petite graine du jardin qui donnera l’arbre le plus grand.

C’est cela se donner une âme, au sens des Romantiques. L’âme moderne on peut l’avoir ou ne pas l’avoir. Les matérialistes ont parfaitement raison : ils n’ont pas d’âme. Ils ne veulent pas en avoir, ils ne peuvent pas en avoir et d’ailleurs ils ne la méritent pas. La culture de l’âme est l’ouverture à autre chose que la logique, l’égoïsme et le calcul. Elle représente la Joie, l’idéal, l’espoir, la beauté, la sensibilité, le désintéressement et la générosité. Les Italiens parlent de " fare anima " et les Anglais de " soul-making " d’après une poésie de Keats. Cette opération est aussi appelée " métanoïa ", dépassement de l’intellect ou Nous’, le pur rationnel. Oui, il faut se donner une âme et l’on a celle que l’on mérite. Mon âme est ce que j’ai de plus cher, mon jardin intime et le grand secret qui me dépasse.



Celui qui a trouvé son âme échappe pour toujours aux griffes de la mort, il vit alors éternellement dans sa splendeur divine (ou de nature-de-bouddha) avec une joie et des délices tels que nul ne peut en témoigner en termes suffisants.
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